24,1 %. C'était, en 2024, la part record du bois dans les logements neufs autorisés en Allemagne, un taux depuis monté à 24,4 % en 2025. Sur les immeubles collectifs suisses, la même année 2024, on plafonne à 8,4 %. L'Allemagne ferait-elle vraiment trois fois mieux que la Suisse ? Pas si simple. Les deux pays ne comparent pas les mêmes bâtiments, et c'est précisément là que l'histoire devient intéressante.
Le chiffre qui frappe : 24,1 % outre-Rhin
Selon le Lagebericht 2025 de Holzbau Deutschland, la fédération professionnelle allemande des charpentiers et constructeurs bois, la part du bois dans les bâtiments d'habitation autorisés a atteint un nouveau sommet en 2024. Cinq ans plus tôt, ce taux plafonnait à 20,4 %. Le Lagebericht 2026, publié à l'été 2026, confirme que la progression ne s'est pas arrêtée là : sur les permis délivrés en 2025, le taux grimpe encore à 24,4 %, nouveau record.
Ce record doit presque tout à la maison individuelle. La part du bois dans les maisons à un ou deux logements est passée de 18 % en 2015 à 28 % en 2024, talonnant désormais la brique traditionnelle, encore en tête à 29 %. En Bade-Wurtemberg, région pionnière, près d'une maison individuelle sur deux sort désormais de terre en ossature bois.
Rien de comparable en Suisse. Selon Holzbau Schweiz, qui exploite la base fédérale des permis de construire (Gebäudedatenbank BFH-AHB), le bois représentait 18,6 % des structures porteuses de maisons individuelles et bifamiliales neuves en 2024. Un chiffre honorable. Loin, tout de même, du standard allemand.
Cet écart ne signifie pas pour autant que la Suisse manque de savoir-faire : elle dispose d'une filière structurée, des entreprises de charpente jusqu'aux bureaux d'ingénierie. Les différences observées tiennent aussi à la structure du marché et au cadre dans lequel les projets se développent, deux facteurs détaillés plus loin.
L'angle mort du débat : l'immeuble collectif
Voici ce que la plupart des comparatifs passent sous silence. Le vrai duel ne se joue pas sur la maison individuelle. Il se joue sur l'immeuble collectif, celui qui concentre l'essentiel des besoins en logement urbain. Et là, la hiérarchie s'inverse presque.
En Allemagne, la part du bois dans les immeubles plurifamiliaux neufs atteignait 8,2 % au premier semestre 2025, contre 7,4 % un an plus tôt, selon Holzbau Deutschland. En Suisse, elle s'élevait à 8,4 % en 2024 pour les bâtiments d'au moins trois logements, toujours selon Holzbau Schweiz. À quelques dixièmes de point près, les deux pays sont au coude à coude.
Autrement dit, le bois plurifamilial reste un marché de niche partout dans l'espace germanophone. La moyenne allemande de 24,1 % doit tout aux lotissements pavillonnaires. Elle masque un retard commun sur le logement collectif, un retard que la Suisse partage, sans en être la mauvaise élève.
C'est sur ce terrain précis, celui du bâti dense et contraint, qu'un savoir-faire artisanal fait la différence entre une structure bois improvisée et un ouvrage durable. En Valais, un charpentier, spécialiste de l'ossature et de la charpente bois, illustre ce savoir-faire de terrain, du dimensionnement à la pose. Ce type de compétence, présent dans de nombreuses entreprises suisses, accompagne la progression du bois malgré un cadre réglementaire longtemps plus contraignant que celui du voisin allemand.
Pourquoi un tel écart de rythme
Plusieurs facteurs peuvent contribuer à l'avance allemande sur le segment individuel, avec des niveaux de preuve inégaux.
- Le foncier. L'Allemagne disposerait de davantage de surfaces constructibles en périphérie des villes, plus favorables à la maison individuelle en ossature bois.
- Le cadre légal. La refonte de la Musterbauordnung, le règlement-cadre allemand de la construction, a autorisé le bois jusqu'à la classe de bâtiment 4 (cinq niveaux) dès 2002, sous réserve d'un habillage coupe-feu.
- La préfabrication industrielle. L'ossature bois allemande se serait industrialisée en atelier à une échelle que la Suisse, plus fragmentée en petites entreprises artisanales, n'aurait pas encore atteinte.
Seul le cadre légal repose sur une base documentée et datée. Les deux autres facteurs restent des hypothèses d'acteurs du secteur, non quantifiées.
Le cadre légal allemand a beau exister depuis vingt ans, il ne suffit pas à expliquer le retard du collectif. La fédération Deutscher Holzfertigbau-Verband pointait encore en 2023 des blocages concrets : émissions de composés organiques volatils, règles disparates selon les seize Länder, homologations longues. La nouvelle Muster-Holzbau-Richtlinie, adoptée fin septembre 2024 et publiée par le DIBt en mai 2025, a bien élargi les possibilités du bois préfabriqué en classes 4 et 5. Mais son application reste dépendante des dispositions propres à chaque Land : Berlin, par exemple, l'a intégrée dès mai 2025, tandis que d'autres Länder avancent selon leurs propres calendriers réglementaires. Le droit fédéral ouvre une porte. Chaque Land avance à son rythme pour la tenir ouverte.
La Suisse a, elle aussi, changé de cadre légal, mais treize ans plus tard. En 2015, l'Association des établissements cantonaux d'assurance incendie a révisé ses prescriptions de protection incendie : le bois est depuis autorisé comme matériau de construction courant, sans dérogation spéciale, y compris pour de l'habitat collectif et des hôtels. Conséquence directe : le nombre d'immeubles suisses d'habitation d'au moins cinq étages construits avec une structure porteuse en bois est passé de 100 en 2014 à 215 en 2024, selon Holzbau Schweiz. Le volume reste modeste à l'échelle du pays. La trajectoire, elle, ne trompe pas.
Le vrai point fort suisse : la rénovation, pas le neuf
Il existe un terrain sur lequel la Suisse se distingue nettement : la transformation du bâti existant. En 2024, le bois représentait 31,1 % des travaux de rénovation et de surélévation sur les immeubles d'au moins trois logements, contre seulement 8,4 % en construction neuve, selon Holzbau Schweiz. Aucune statistique allemande équivalente n'a pu être identifiée pour établir une comparaison directe sur ce segment précis ; Holzbau Deutschland confirme seulement que la rénovation et la modernisation soutiennent actuellement l'ensemble du secteur. Dès 2016, une étude conjointe de Lignum et de l'Office fédéral de l'environnement notait déjà que le bois occupait 28,5 % des chantiers de transformation d'immeubles collectifs, contre 6 % seulement en neuf à cette époque.
Pourquoi cet écart persistant entre neuf et rénovation ? Le bois coche toutes les cases d'un chantier en site occupé. Léger. Sec. Rapide à poser. Peu de nuisances pour des habitants qui continuent de vivre sur place pendant les travaux. Une surélévation en bois peut ajouter un ou deux étages en limitant fortement les charges supplémentaires sur des fondations anciennes, sous réserve, bien sûr, de leur vérification préalable par un ingénieur structure.
Ce que la France peut retenir de ce match germano-suisse
Les artisans et bureaux d'études qui suivent ce blog reconnaîtront un schéma familier, et les chiffres français le confirment. Selon l'Enquête nationale de la construction bois 2025 (CODIFAB, FIBOIS), le bois ne représentait que 6,6 % des logements neufs construits en France en 2024, tous segments confondus. On est loin d'un marché acquis, malgré la RE2020. Le vrai gisement de croissance se trouve peut-être ailleurs : la même enquête chiffre à 28,5 % la part du bois dans les extensions et surélévations françaises en 2024, un taux étonnamment proche de celui observé en Suisse pour la rénovation d'immeubles collectifs. France et Suisse font en tout cas apparaître le même signal chiffré : le bois est nettement plus présent dans certaines opérations sur l'existant que dans le logement neuf. En Allemagne aussi, rénovation et modernisation deviennent des marchés stratégiques pour la filière, même si aucune statistique nationale ne permet d'en chiffrer la part exacte face au neuf.
Pour une entreprise de construction bois et charpente, ce basculement du neuf vers l'existant change la nature du métier : diagnostiquer une structure ancienne, calculer une descente de charge sur des fondations que l'on n'a pas conçues, préfabriquer au plus juste pour limiter le temps de grutage. Des compétences aussi stratégiques désormais que le montage d'une ossature neuve.
Le duel entre l'Allemagne et la Suisse n'a donc pas de vainqueur net. Il a surtout le mérite de montrer qu'une statistique nationale peut cacher deux réalités très différentes. Avant de comparer des pays, mieux vaut d'abord comparer les mêmes bâtiments.




